LE MONDE | 05.11.09 | 13h16 •
Entraîné par une ancestrale haine des banques en particulier, et du capitalisme en général, le débat sur la
crise financière et économique a pris un tournant pour le moins étrange. Nicolas Sarkozy a même annoncé solennellement la fin du
"capitalisme financier",
un concept étrange qui suppose qu'il peut y avoir du capitalisme sans
finance. C'est une évidence que la finance a connu un échec
spectaculaire et qu'il va bien falloir en tirer les conséquences. Nul
ne le conteste, mais le risque majeur est de se tromper de diagnostic
et de remède. Or nous y sommes.
Au dernier G20 de Pittsburgh, la France s'est faite le
champion de mesures qui visent à démanteler les paradis fiscaux et à
réduire les bonus des banquiers. Le succès auprès de l'opinion publique
est garanti mais ce serait une catastrophe de s'en tenir à cela. Les
paradis fiscaux sont parfaitement irritants mais ils n'ont joué aucun
rôle dans la crise. Il est sans doute habile de saisir l'occasion pour
les mettre à genoux, mais il ne faut surtout pas s'imaginer que l'on a
traité les causes de la crise financière.
Il en va de même en ce qui concerne les bonus des banquiers. Croire que
des bonus réduits ou encadrés changeront le comportement des banques
est extraordinairement naïf. Tant que les profits des banques seront
fabuleux, les revenus des banquiers le seront aussi. C'est à la
profitabilité des banques qu'il faut s'intéresser. Il faut le faire
avec d'autant plus d'urgence que la crise a créé de nouvelles
incitations pour les banques à en faire plus et pire que ce qu'elles
ont fait cette fois-ci.
Que s'est-il passé, en effet ? Les banques ont pris des risques énormes
en fabriquant et en accumulant des produits financiers trop rentables
pour durer. Pendant un temps, ces produits ont permis des profits
spectaculaires qui ont été rapidement absorbés sous forme de dividendes
pour les actionnaires et de salaires pour les employés, en partie
gonflés par les fameux bonus. Puis ce qui devait arriver arriva : les
risques se sont matérialisés, et les pertes sont devenues abyssales.
C'est alors que les gouvernements ont été contraints de combler ces
pertes. Ils ne pouvaient pas laisser les banques faire faillite, parce
que tous les déposants - particuliers et entreprises - auraient été
dépossédés. De fait, dès le début de la crise en août 2007, les
banquiers ont cyniquement dit que la crise durerait jusqu'à ce que les
Etats viennent les secourir. Le gouvernement américain a essayé de s'y
refuser pendant plus d'un an, jusqu'à ce que l'effondrement de
Lehman Brothers en septembre 2008 démontre la justesse du pari des banquiers : à eux les bénéfices, aux contribuables les pertes.
On aurait pu croire que les gouvernements avaient compris la leçon et
seraient résolus à ne plus jamais se laisser prendre au piège. Pire,
maintenant que les banques ont réalisé à quel point il est facile de
coincer les Etats, elles n'ont aucune raison de ne pas recommencer si
les règles du jeu ne sont pas changées. La priorité devrait donc être
de changer les règles du jeu. Or cet objectif, jamais débattu en public
en France, est en train de s'estomper. Pourtant, une multitude de
rapports privés et officiels ont proposé des solutions.
Au-delà des critiques de détail, on sait bien quelle stratégie adopter
: imposer des réserves en capital qui reflètent les risques ; ne pas
laisser l'évaluation des risques à l'appréciation des banques, comme
c'est, incroyablement, le cas actuellement ; proportionner ces réserves
à la taille des banques, car si le gouvernement peut laisser une petite
banque sombrer sans faire trop de dégâts, il ne peut pas ne pas sauver
les mastodontes que nous connaissons bien ; s'assurer que les banques
de dépôts, qui remplissent un service public, ne jouent pas à la
roulette financière.
Ces mesures sont de nature à décourager un remake de ce que l'on a vu.
Si elles sont acceptées, elles vont grandement réduire la profitabilité
des banques et pourraient amener les plus grosses à réduire leur
taille. En bref, ces mesures ont de quoi dégoûter un banquier d'être
banquier. Sans surprise, donc, les banques ont mis en route un intense
lobbying : elles s'activent partout, à
New York, Londres, Paris ou Berlin.
Du haut de leur technicité, elles intimident les gouvernements, à
commencer par les organes de régulation et de supervision qui n'ont
rien vu venir en 2006-2007. Elles déploient une intense campagne de
persuasion auprès des gouvernements et des parlementaires, maniant
habilement la carotte des financements des déficits (et même des grands
emprunts) et le bâton d'un blocage du crédit. Elles sont en passe de
gagner. Aucun gouvernement n'a encore soumis de projet de loi à son
Parlement. Hormis aux Etats-Unis et, dans une moindre mesure en
Grande-Bretagne, les projets avancés par les instances nationales et
les banques centrales n'ont, pour l'instant, pas reçu de soutien public
de la part des gouvernements, plus de deux ans après que la crise a
éclaté. Chaque jour qui passe contribue à estomper le souvenir de ce
qui s'est passé. Une fois la reprise en place, dans quelques mois, quel
gouvernement voudra nettoyer les écuries ?
Pendant ce temps-là, les opinions publiques, justement en colère, se
focalisent sur l'accessoire, les bonus. Les banques en sont fort aises,
car elles espèrent sauver l'essentiel, les profits. Les régulateurs, et
donc les gouvernements qui les contrôlent, sont ravis de voir le débat
s'éloigner de leur domaine, évitant ainsi d'avoir à reconnaître leur
rôle essentiel dans la débâcle. Les politiciens préfèrent attiser la
haine populaire du banquier et la jalousie vis-à-vis des revenus
énormes que de s'attaquer à des questions complexes comme la régulation
et la supervision bancaire. Il est tellement plus facile de couper les
bonus des banquiers que de réduire les prises de risque par les banques
!
Les idéologues se délectent à l'idée de voir des têtes rouler, même si
ce n'est que symbolique, mais ils ne cherchent pas à comprendre les
enjeux. C'est pourtant simple. Si l'on n'empêche pas les banques de
jouer avec l'argent de leurs déposants d'abord, et du contribuable
ensuite, la prochaine crise sera encore plus terrible que celle-ci.
Charles Wyplosz est économiste, professeur d'économie à l'Institut universitaire de hautes études internationales à l'université de Genève.
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